Tactique théorique – Colonel Michel YAKOVLEFF


Tactique théorique – Colonel Michel YAKOVLEFF – Editions ECONOMICA – 2006 – Collection « Doctrines et stratégies »


1/ L’AUTEUR:Saint-cyrien, officier de l’arme blindée cavalerie, diplômé d’études militaires supérieures aux Etats-Unis, le colonel Michel YAKOVLEFF a notamment servi douze ans au sein de la Légion étrangère, en métropole et en opérations. Il a commandé le 1er régiment étranger de cavalerie d’ORANGE, avant d’occuper les fonctions de directeur général de la formation à l’Ecole d’application de l’arme blindée –cavalerie de SAUMUR. Ancien auditeur de l’Institut des hautes études de la Défense nationale et du Centre des hautes études militaires, il sert aujourd’hui à la Délégation des affaires stratégiques du Ministère de la Défense.


2/ SYNTHESE DE L’OUVRAGE :

La nature de la guerre est duale, puisqu’elle est à la fois un art et une science. Le raisonnement tactique, à cet égard, est une alternance ternaire de ces deux aspects : la phase d’analyse appartient à l’aspect « science », celle du choix de la manœuvre à l’aspect « art »; pour conclure avec l’application sur le terrain de la décision, qui, elle, est d’ordre scientifique, car elle gère les « grandes masses ».


Pour l’auteur, la guerre est le choc intellectuel de deux volontés : le jeu d’échecs est très souvent repris comme exemple de combat intellectuel. Il réfute l’idée selon laquelle la victoire est un moment : elle est le fruit d’une dynamique. La victoire est liée à la durée, au temps : ainsi, l’ampleur de la victoire est inversement proportionnelle à la durée de l’effort. Plus encore, la victoire est la saisie d’options.


L’initiative est la condition essentielle de la victoire. Elle est relative, unique, transitive et mortelle, mais conserve en permanence une prééminence absolue. Le chef combat pour saisir l’initiative et pour l’exploiter : par exemple, l’art de la défense consiste à maximiser la liberté d’action pour reprendre, plus tard et de son fait, une marge d’initiative. Initiative et liberté d’action sont ainsi étroitement liées. De même, l’initiative permet l’anticipation : elle donne un temps d’avance au chef militaire, en convergence avec l’intention du supérieur.


L’initiative est indissociable du risque, lequel est l’outil premier de la surprise ; elle-même est un « moyen d’acquérir la supériorité » selon CLAUSEWITZ. Classé en trois catégories (faible, significatif, critique), le risque est une obligation et non une contrainte. Tout chef doit optimiser le niveau de risque auquel il combat : le coup d’INCHON, en COREE, est exemplaire dans le domaine. Cependant, le degré d’acceptation dépend de l’existence d’une solution de « secours » : prendre un risque ne doit pas impliquer une possible perte totale d’initiative.


La doctrine ne doit pas être considérée comme une limitation de l’action mais comme un point de « rencontre » pour les acteurs du combat : elle est un « langage commun » (p.86). Même si « le plan est la première victime de la guerre » comme l’affirme MOLTKE, le chef doit limiter les effets des frictions et du brouillard de la guerre non seulement grâce à une doctrine toujours mieux adaptée aux conditions du combat, mais aussi l’entraînement et à la planification.


La méthode de raisonnement tactique proposé par l’auteur est focalisée sur l’ « effet majeur » et vise la saisie de l’initiative dans une perspective dynamique. Son objectif est la syncope de l’ennemi. L’auteur propose une double vision du terrain, « vectorielle » et « plastique », qui force à ne pas réfléchir le front de manière linéaire. Le combat urbain est un exemple actuel de la non-linéarité du front. L’espace de manœuvre, séparé en « lobes » peut être qualifié : il est occupé, battu, contrôlé, surveillé. La méthode nécessite aussi de raisonner l’ennemi. Cependant, l’objet de la réflexion n’est pas de prédire mais bien de décider, grâce à la recherche du renseignement. La décision amie se nourrit de la culture militaire ennemie (raisonnement, critères de choix). Il faut « penser Rouge » (p. 128) davantage que « terrain ».


Le temps a aussi son importance et en particulier la notion dynamique de séquence. Tout d’abord, l’auteur refuse de lier l’initiative au « point culminant » clausewitzien. Il estime que sa saisie s’opère en deux temps : casser la séquence ennemie, imposer la séquence amie. Le rythme du combat doit être orienté vers la syncope de l’ennemi, soit en combattant plus vite (vision américaine), soit en sachant attendre (vision napoléonienne). L’objectif est le contre-pied.


La méthode de l’effet majeur serait supérieure à la notion statique de centre de gravité pour trois raisons : elle prend en compte une « tension entre deux forces opposées » (p.165) ; elle force le chef à décider du moment de « rupture » dans le combat ; elle est liée à la conquête de l’initiative. A la condition que cette dernière soit conservée (économie des forces en première phase de la manœuvre), puis exploitée (en troisième phase). L’effet majeur s’applique donc non pas sur le terrain, mais sur « la fraction de la force qui est déterminante à la manœuvre ennemie » (p.173).


Après l’étude de la méthode, l’auteur traite de l’exécution tactique, de la manœuvre proprement dite. Les possibilités d’articulation des forces tactiques sont analysées avec précision et en particuliers les « systèmes » majeurs : ceux de MOLTKE et NAPOLEON. L’articulation est véritablement la « respiration de la force » (p.214). La notion-clé de réserve permet seule une vraie flexibilité dans la manoeuvre.


Le commandement associe conception, conduite et contrôle. Le chef qui « seul perd la bataille » (p.216) a un rôle fonctionnel : « commander », lequel n’est ni « décider », ni « manager ». La philosophie du commandement est une tension prioritaire, éthique et technique, vers le subordonné, qui doit être soutenu et dont l’autonomie doit être encouragée. La décision, elle, est structurée par trois horizons temporels : la conduite, la planification et l’anticipation. Le chef « doit maîtriser les deux premiers horizons », mais « la marque des grands chefs est de maîtriser le troisième » (p. 223). La décision est aussi la responsabilité du seul chef, car « refuser de décider, c’est décider de laisser l’ennemi décider » (p. 238). Sa place est l’endroit où il peut le mieux avoir le sentiment de sa manœuvre (ROMMEL allant devant pour décider du moment décisif, par exemple).

Par ailleurs, les fonctions opérationnelles sont étudiées successivement. Le renseignement doit désormais se détacher de l’événement pour se recentrer sur l’ambiance, afin de déceler l’intention adverse : l’auteur défend ainsi la « reconnaissance de combat », combat autonome pour le renseignement, peu marquant de l’intention amie.

Le but du combat de mêlée est de préserver la liberté d’action grâce à la capacité de l’infanterie et de la cavalerie à imposer ou rompre le contact. Le combat aéromobile permet la surprise tactique et peut être considéré comme une véritable « épée de Damoclès » (p. 299). Les appuis doivent être intégrés au plus tôt dans la manœuvre, dont les feux indirects (50% des pertes modernes sont leur sont dues). Pour finir, l’auteur affirme que « la compétence d’une armée tient dans celle de sa logistique » (p.316).


La notion de contact est liée à celle d’initiative : l’assaillant est « actif », le défenseur est « réactif » (et non passif). La prise de contact doit s’effectuer « en équilibre » (p.331). Ce que l’auteur appelle la défensive tactique : l’unité doit devancer l’ennemi sur une position favorable, dans un dispositif échelonné, qui permettra la surprise. L’abordage de l’ennemi permet de préparer l’engagement par un renseignement précis, acquis grâce à des modes d’action variés (marquage, éclairage, reconnaissance, jalonnement) ; un combat réservé à une certaine « élite », à des « chefs plus proactifs que la moyenne » appartenant à l’ « arme blindée cavalerie » (sic) (p.336). On l’aura compris l’auteur est cavalier ! D’où la nécessité de saisir l’initiative et d’ « être l’assaillant, même lorsque le rapport de force initial semble décourager une telle prise de risque » (p.349). En résumé, l’agressivité permet d’acquérir la supériorité.


L’offensive est abordée selon deux modes : les coups directs « où l’assaillant joue de sa supériorité » et les fautes provoquées « où il joue de l’erreur du défenseur » (p.378). L’initiative, qui est au centre de l’étude, joue un rôle essentiel : il s’agit de s’engager au moment préférentiel, dans une configuration optimale. Comme l’affirme COUTAUBEGARIE : « la détermination de l’espace incombe à la défense, tandis que la détermination du temps incombe à l’attaque ».


La cinématique générale de l’attaque est décortiquée avec soin. Le rythme est associé à la notion d’énergie ; il met en relation une masse et un vecteur d’application, selon deux formes : la percussion (attaque dans la foulée, attaque en force) et l’infiltration (attaque en souplesse). L’embuscade permet de renverser les rôles : « l’assaillant est installé, le défenseur est en mouvement » (p.411). La géométrie de l’attaque est structurée par une orientation et un angle (attaque frontale, latérale, par double enveloppement). Il s’agit surtout de préserver sa liberté d’action, de rester « concentré » après l’action principale. Car les suites de l’attaque, moins spectaculaires, ont aussi leur importance : percée, exploitation, poursuite.


Quant aux « coups » tactiques, ils n’ont pour but de « pratiquer l’art pour l’art », mais bien de « pousser l’adversaire à la faute » (p.463). Ils permettent une victoire à moindre coût, la préservation du potentiel en vue du coup suivant et l’ascendant moral. L’auteur présente une série de modes d’action aux titres évocateurs : « torturer l’enfant » ; « battre à l’ouest, attaquer à l’est » ; « le caillou dans la chaussure ». Ils ont comme point commun d’obtenir la surprise, d’accepter le risque et de faire sien le principe israélien : « dans le doute, j’attaque ! »


La défensive a pour objet de « reprendre une part d’initiative à l’assaillant, voire de renverser le rapport d’initiative » (p.491). Etudier ce type de manœuvre, c’est considérer la géométrie de la défense (l’espace) avant son rythme (le temps), car le défenseur choisit le terrain et l’assaillant l’heure. La difficulté est de ne pas voir l’initiative du temps, mais elle peut être palliée par l’agressivité.


La défensive est conceptualisée comme « l’arrêt d’un mobile » (p.500) par absorption ou dispersion d’énergie. Les modes d’action sont alors évalués en fonction de l’interaction des énergies « cinétiques ». Certaines comparaisons très parlantes font bien comprendre ces phénomènes physiques. Ainsi, dans le « coup du toréador », l’énergie ennemie est consommée sur un espace vide.


La cinématique générale de la défense est paradoxalement dynamique ; elle est aussi ternaire : trois types de combats, trois zones concentriques, trois phases de la manœuvre : le combat d’approche contraint l’ennemi à se déployer prématurément; le combat de zone avancée transforme du temps et du terrain contre un maximum de pertes ennemies; le combat de défense ultime est mené sans esprit de recul. Ainsi, l’auteur affirme qu’ « il n’y a pas de défense statique qui puisse survivre sans un élément dynamique » (p.539).